PATRIMOINE
11.06.21

Andrée Brunet

Stagiaire en architecture

Préserver la grande histoire d'un petit quartier

Après la fermeture prolongée des restaurants et la vague ''anti-asiatique'' ayant suivi la pandémie, un autre coup dur frappe le Quartier chinois de Montréal : plusieurs bâtiments de l'ilot coincé entre le Palais des Congrès et le Complexe Guy-Favreau ont été achetés par des promoteurs privés, dont l'iconique bâtiment de Nouilles Wing. Ces acquisitions sont préoccupantes, car elles laissent présager une intervention qui pourrait altérer de façon irrémédiable le caractère historique et touristique du quartier. Bien qu'aucun projet officiel n'ait été présenté, les projets voisins du ONE Viger et du Hampton Inn & Serenity Condos laissent entrevoir un possible et sombre futur pour ce quartier. Il suffit de connaître un peu l'histoire du quartier pour appréhender le pire.


Petite histoire du Quartier chinois

Le Quartier chinois accueille l'une des plus vieilles communautés asiatiques au Canada. Il s'agit aussi de l'un des plus vieux quartiers de Montréal, tout juste après le Vieux-Montréal. Avant d'accueillir la communauté chinoise, les communautés juives et écossaises ont également investi ce secteur de la ville. C'est vers 1880, suite à la fin de la construction du Canadian Pacific Railway, que les premiers immigrants chinois migrent de l'Ouest pour s'établir à Montréal. Au fil des années, les nouveaux arrivants chinois ont développé une vie communautaire très dynamique dans ce secteur de Ville-Marie. Les premiers immigrants étant majoritairement des hommes, on recensait en 1950 seulement 25% de femme dans la population d'origine chinoise ce qui explique sa croissance démographique plutôt lente. Heureusement, ce déséquilibre est rétabli depuis les années 2000.

Dans les années 50, le quartier prend rapidement de la valeur et plusieurs bâtiments sont démolis, les sites vacants sont transformés en stationnement, puis sont vendus pour le développement de projets immobiliers d'envergure. L'élargissement de la rue Dorchester, qui deviendra le boulevard René-Lévesque, entraina la démolition de plusieurs bâtiments résidentiels et causa des dommages irréversibles au quartier. (Clin d'œil d'actualité avec l'avenue du REM aérien à ce même emplacement ?). Il y eut également la construction des complexes Desjardins et Guy-Favreau ainsi que la construction du Palais des Congrès et de l'autoroute Ville-Marie qui ont effacé à jamais plus de la moitié du quartier. Cette pression immobilière a entrainé la migration de la communauté chinoise vers les banlieues, prenons pour exemple Brossard dont 12% de la population est d'origine chinoise.

À travers cette pression immobilière, très peu d'efforts des autorités municipales ont été faits afin de favoriser la protection et la valorisation du quartier. Il y eut quelques tentatives dans les années 1980 avec, entre autres, l'instauration de la rue piétonne marchande sur de la Gauchetière, la construction du Centre communautaire chinois catholique ainsi que du premier hôpital chinois au Canada. On peut également souligner à la même période, la construction de quelques habitations à loyer modique, mais ces constructions demeurent marginales et se situent à l'extérieur du périmètre officiel du quartier.

Le quartier chinois a su résister, tant bien que mal, à la pression immobilière féroce du centre-ville montréalais. Cependant, il a perdu du terrain de manière inquiétante et plusieurs bâtiments d'époque, qui font partie intégrante du patrimoine montréalais, sont aujourd'hui en péril. Il serait peut-être temps que nous prenions collectivement conscience de la valeur de ce secteur, et que quelque chose soit fait pour en assurer sa protection.


Nouilles Wing

Nouilles Wing, véritable institution montréalaise, est un des plus vieux bâtiments du quartier. La British and Canadian School a été conçue en 1826 par l'architecte James O'Donnell, le même qui a conçu la Basilique Notre-Dame de Montréal. Le bâtiment accueille depuis plus de 100 ans le restaurant de Nouilles Wing. Parmi les autres bâtiments récemment achetés, on retrouve aussi l'édifice d'intérêt de l'ancienne église Free Presbyterian ainsi qu'un vieux temple maçonnique et une ancienne école chinoise. Bien que ces bâtiments se retrouvent dans l'aire de protection de l'Église de la Mission-Catholique-Chinoise-du-Saint-Esprit, ceux-ci ne sont pas eux-mêmes protégés par aucune désignation. Aucune reconnaissance patrimoniale n'a été attribué à ce quartier pourtant riche pour l'histoire de la province.


Patrimoine immatériel

Il ne s'agit pas seulement de préserver de la pierre et du béton, mais aussi de préserver tout le patrimoine immatériel : l'essence culturelle du quartier et l'esprit communautaire dynamique de ses habitants. Cette diversité, cette richesse culturelle, est fondamentale dans une ville comme Montréal. Malheureusement, le développement d'hôtels et de copropriétés de luxe engendre la hausse des loyers ce qui menace directement la vie communautaire des habitants du quartier. Nous croyons qu'il est essentiel de préserver des lieux d'attachement pour la communauté ainsi que de s'assurer que l'embourgeoisement n'empêche pas l'accès au logement. Autrement, il ne restera plus grand-chose du charme du quartier chinois, tel un décor de scène : coloré mais sans âme.

L'exemple de la ville de Québec en dit long sur ce qui pourrait arriver si on ne prend pas la peine de protéger ce patrimoine ; on ne retrouve aujourd'hui que très peu de traces de la présence d'un quartier chinois dans St-Roch. Pourtant, une communauté y vivait jusqu'au début des années 70, jusqu'à ce qu'elle soit décimée par les expropriations pour faire place aux piliers des bretelles de l'autoroute Dufferin-Montmorency. (Clin d'œil d'actualité avec les nouvelles bretelles proposées pour le tunnel du REC ?) Encore une fois, qu'est-ce qu'on attend pour ne pas répéter les erreurs du passé ? Une des richesses intrinsèques de notre métropole c'est sa diversité, aussi bien culturelle, urbaine et matérielle. Comme société nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de préserver cette riche diversité, et ce n'est pas quand elle aura disparu qu'il sera temps de s'en préoccuper. Rendu là, tout ce que nous pourrons faire sera de la regretter.




Pour en connaitre plus sur l'histoire du Quartier chinois :

http://www.sfu.ca/chinese-canadian-history/PDFs/Montreal-FrChi-WebFinal.pdf

https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/...


Pour en connaitre plus sur l'histoire des bâtiments du secteur menacé :

https://memento.heritagemontreal.org/site/ilot-gauchetiere-saint-urbain-viger-cote/